A propos des Chams


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Les Chams sous Pol Pot : 
un génocide musulman ?


Les Chams représentent au Cambodge une minorité estimée entre 6 et 10 % d'une population très majoritairement khmère et bouddhiste. La grande majorité des musulmans cambodgiens appartenant à l’ethnie cham, et les Chams cambodgiens étant tous musulmans, les Khmers utilisent indifféremment l’un ou l’autre terme pour désigner cette minorité à la fois ethnique et religieuse.

Originaires de l'ancien royaume hindouiste du Champa qui s'étendait sur la côte centrale de l'actuel Viêt-Nam, les Chams se sont installés le long du Mékong à partir du XVe siècle par vagues successives, fuyant le Nam Thien, c'est-à-dire la marche des armées vietnamiennes vers le sud de la péninsule indochinoise. C'est lors de cette fuite vers le royaume khmer que les Chams se seraient massivement convertis à l'islam chaféite. Les historiens s'interrogent sur les motivations qui ont ainsi poussé ces populations hindouistes à embrasser la religion de Mohammed. On citera, entre autres raisons, leur proximité linguistique avec les prospères commerçants malais, majoritairement musulmans ; et sans doute aussi le traumatisme de la défaite qui les ont poussé à abandonner leurs anciennes divinités pour une religion nouvelle et expansionniste. Quoi qu'il en soit, cette singularité religieuse a permis à ces réfugiés de trouver une place au sein de leur terre d'asile puisqu'ils ont ainsi pu exercer des professions interdites aux Khmers, comme bouchers ou pécheurs. A quelques exceptions près, la cohabitation entre les Chams et la majorité khmère s'est déroulée sans heurts majeurs, une partie de l'élite musulmane ayant même réussi à s'intégrer à la famille royale. Si les préjugés sont restés tenaces vis-à-vis des Chams, moqués dans leur foi religieuse et leurs traditions, aucun régime, jusqu’à celui des Khmers rouges, ne s’est jamais montré particulièrement hostile à cette communauté.

La prise du pouvoir par les Khmers rouges

Rappelons le fil des évènements qui conduisent les Khmers rouges au pouvoir : fidèle à une politique de « non-alignement » lui interdisant de favoriser l'impérialisme américain, le Prince Norodom Sihanouk (alors Chef de l’Etat) avait toléré en 1963 que les combattants Viêt-Cong puissent trouver un refuge temporaire sur le sol cambodgien. Il espérait ainsi s'attirer les bonnes grâces de son voisin et couper l'herbe sous le pied des communistes cambodgiens. Mais ce scénario avait tourné au cauchemar : les combattants vietnamiens s'étaient autorisés à administrer les zones cambodgiennes dans lesquelles ils avaient trouvé refuge.

En 1968, Sihanouk, par un de ces coups de théâtre dont il a le secret, change de stratégie et autorise les Américains à s'engager sur le territoire cambodgien dans des hot pursuit contre les Viêt-Cong. Mais les Américains, en guise de « poursuites », déploient leur aviation lourde : un tapi de bombes s'abat sur la forêt et les villages cambodgiens supposés accueillir les combattants vietnamiens. Le 18 mars 1970, profitant d'un voyage de Sihanouk à l'étranger, un gouvernement pro-américain proclame sa destitution. Sihanouk, dès lors, ne poursuit qu'un objectif : renverser cette « clique de traîtres à la solde des impérialistes ». Sihanouk crée un Front uni national, intégrant tous les éléments « anti-impérialistes », y compris les Khmers rouges prochinois. Ces derniers ont beau jeu, alors, de se présenter dans les campagnes comme les soldats de Sihanouk. Le Prince pense que « la victoire des Khmers rouges sera la [sienne], celle de l'indépendance cambodgienne sur l'impérialisme et ses hommes de main. » Cette funeste erreur, en légitimant les Khmers rouges, permettent à ces derniers d'entrer dans Phnom Penh le 17 avril 1975 et d'établir l'une des pires dictatures du XXe siècle.

Chams et Khmers rouges

Durant leur marche vers le pouvoir, l'attitude des Khmers rouges envers les Chams était loin d'être tissée d'hostilité, bien au contraire. Soucieux de se concilier un maximum d'alliés, les Khmers rouges ont su dans un premier temps enrôler la communauté musulmane, n'hésitant pas à dénoncer le mépris séculaire des « capitalistes » khmers vis-à-vis des Chams. Indignés par l'ampleur des bombardements américains (certaines estimations dénoncent la mort de plusieurs centaines de milliers de Cambodgiens, victimes de ces tapis de bombes), sensibles à leur propagande collectiviste, les musulmans ont été nombreux à soutenir les Khmers rouges. Dans plusieurs régions du Cambodge où les Chams sont très présents, à Battambang ou Kampong Cham, des unités de Khmers rouges musulmans ont ainsi été constituées. De la même façon, on note à cette époque la présence de plusieurs musulmans parmi les hauts responsables du Parti.

Mais cette tolérance tactique vis-à-vis de la singularité ethnique et religieuse des Chams commencent progressivement à s'émousser dans les années qui précèdent la prise de Phnom Penh, différemment selon les régions, mais selon une même logique. Le nord de la province de Kampong Cham, et notamment le district de Kroch Chhmar, fait partie de ces régions qui échappèrent très vite au contrôle du gouvernement pro-américain de Lon Nol ; dès 1971, les Khmers rouges commencèrent à l'administrer, créant des systèmes de coopératives socialistes qui respectaient encore les coutumes séculaires des populations. Mais à partir de 1973, les premiers signes d'un durcissement de l'Angkar (l’Organisation des Khmers rouges) commencent à poindre. Cinq règles sont ainsi décrétées dans les villages musulmans du district de Kroch Chhmar. Non codifiées dans un premier temps, ces cinq règles s'appliqueront avec une fermeté toujours grandissante, jusqu'à leur généralisation à tout le pays en 1975. Ces cinq règles, qui font peut-être écho aux cinq piliers de l’islam, sont les suivantes : interdiction de se réunir à la mosquée ou de prier ; interdiction de détenir des livres religieux ; interdiction du voile islamique ; interdiction de refuser d'élever ou de manger du porc ; interdiction des mariages intra-confessionnels. A ces règles visant spécifiquement la communauté musulmane s'ajoutait aussi l'interdiction, appliquée à toutes les minorités (Chinois, Vietnamiens, Thaïlandais, Indigènes des Hauts Plateaux, etc.), d'utiliser leur langue maternelle.

En 1973, le village musulman de Phum Trea refuse d'appliquer les ordres des Khmers rouges ; ces derniers reviennent en force et rétablissent rapidement l'ordre, tuant quelques dizaines de villageois. Deux ans plus tard, ce sont les villages de Koh Phal et Svay Khleang qui, refusant d'appliquer les ordres de l'Angkar révolutionnaire, sont bombardés et détruits. Ces trois soulèvements durèrent quelques heures chacun, ne faisant que quelques victimes parmi les Khmers rouges. Ils serviront pourtant de prétexte récurrent aux Khmers rouges qui ne cesseront d’appliquer un traitement particulier aux Chams. Vers 1978, lorsque des massacres de masse se dérouleront dans la région de Kampong Cham, les Khmers rouges continueront d’invoquer le caractère « belliqueux » des musulmans.

Un génocide musulman ?

Le bilan humain de ces politiques de persécution reste difficile à chiffrer. Plusieurs historiens (Ben Kiernan, Ysa Osman, etc.) ont travaillé sur la question du génocide des musulmans du Cambodge.

Les témoignages directs de rescapés musulmans sont nombreux pour qui souhaiterait les recueillir, mais peu ont été collectés, recoupés et vérifiés, faute d’intérêt et de moyens. A l’occasion du procès des ex-dirigeants khmers rouges, l’obligation de « fortifier » les dépôts de plaintes a toutefois permis d’avancer sur ce terrain. L’ADHOC (Association pour les Droits de l’Homme et le Développement au Cambodge) a ainsi mené des activités de sensibilisation et d’information auprès des populations civiles, en collaboration avec les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens.

Dans le cadre de la constitution de parties civiles, les responsables de cette ONG ont collecté des témoignages qui montrent, entre autres, l’étendue des grands massacres anti-musulmans qui se sont multipliés au cours de l’année 1978.

C'est ce travail de collecte des témoignages, et donc de "réveil" de traumatismes longtemps enfouis, que les réalisateurs de Cham ont voulu exposer. A travers les paroles des victimes musulmanes (ou des témoins d'ethnie khmère) suscitées par Hisham Mouosar, de l'ADHOC, c'est un pan de l'histoire du Cambodge qui se révèle, peu à peu. Ce sont aussi, au-delà de l'horreur et de la souffrance, des histoires singulières, des parcours de vie hors normes. Ce sont aussi, parfois, des souvenirs ré-écrits, des volontés de vengeance, des anecdotes tour à tour cocasses et atroces.









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